Pendant le confinement, l’Angleterre a découvert une petite vieille qui, quand elle ne se mettait pas en scène dans des sketchs sur TikTok, surprenait son monde en mixant des classiques de makina, un genre que l’on pensait mort et enterré. Or, Nanna Makina est venue prouver tout le contraire : en Angleterre, et plus précisément dans la région de Newcastle, le genre d’origine espagnole a toujours ses aficionados et a su traverser les époques, en attendant de renaître une bonne fois pour toute à la fin de la pandémie de Covid-19.
« La makina fait partie de l’ADN du Nord-Est de l’Angleterre »
Nanna, chez Tsugi, on vous a découverte à travers votre set spécial fêtes de fin d’année, dans lequel vous mixez de la makina déguisée en lutin du Père Noël au milieu d’un parc d’attractions de South Shields, une ville que l’on connaît surtout pour être le siège de la marque Barbour. Racontez-nous.
L’initiative vient de Leon Steele, du collectif The Great North Rave. Je n’ai pas hésité à participer car c’était un set de charité dont les bénéfices étaient reversés aux SDF de la région. En ces temps difficiles pour tout le monde, il faut savoir faire preuve de solidarité. Les propriétaires du parc n’ont donc pas hésité non plus à nous laisser les clés. On a essayé de faire un truc un peu classe, avec plein de caméras et de drones, en s’inspirant des sessions Cercle. Sauf que là, on est dans un parc d’attraction vide du Nord-Est de l’Angleterre et on mixe de la makina.
Quel était votre parcours avant d’en arriver là ?
Ma vie a toujours été liée à la musique et aux raves. Je suis née à Newcastle en 1935 et j’ai commencé par mixer des disques dans des stations de radios pirates dans les années 1960. Puis j’ai continué de vivre avec mon temps et je suis passée au disco, à la house, jusqu’à découvrir la makina à la fin des années 1990. En ce temps-là, quand je n’allais pas dans la mythique discothèque Pont Aeri à Barcelone, je faisais le tour des boîtes de ma région : le Blue Monkey à Sunderland, le Colosseum à Stockton ou encore le Hangar-13 à Newcastle.
« Je fais du yoga tous les jours. Et je suis un régime très strict à base de vitamines : des clopes et des canettes de Newcastle Brown Ale. »
Vous avez aujourd’hui 85 ans. Quel est votre secret pour garder la forme ?
Je fais du yoga tous les jours. Et je suis un régime très strict à base de vitamines.
Quel genre de vitamines ?
Des clopes et des canettes de Newcastle Brown Ale.
Non sans rire, vous espérez vraiment nous faire avaler ça ? En plus on voit votre visage qui se décolle !
Bon ok, vous avez raison, il y a quelqu’un derrière le masque de Nanna. En réalité, je m’appelle Shakeil Luciano, j’ai 28 ans et je suis donc aussi vieux que la makina. En revanche, je viens vraiment de Newcastle et je suis producteur de musique à plein temps depuis deux ans. Avant je bossais comme agent des impôts.
Du coup, comment est né ton personnage de mamie makinera ?
C’était il y a un an et rien de tout ça ne serait arrivé sans le coronavirus. En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé complètement par hasard ce masque de grand-mère que j’avais acheté pour un costume d’Halloween. En voyant tous mes contacts tomber en dépression à cause du confinement, je me suis dit que j’allais essayer de leur redonner le sourire avec des sets de makina, mais déguisé en mamie. En parallèle, Nanna est active sur TikTok où elle se met en scène dans des sketchs comiques et un peu trash avec son acolyte Joe Turbo. Par contre, là, on n’utilise pas de référence à la makina.
Pourquoi ?
Parce que le public sur TikTok est beaucoup plus large, il vient de toute l’Angleterre, tandis que celui de YouTube rassemble soit des gens de ma région, soit des fans de makina. Mieux vaut donc éviter de tout mélanger. Je ne suis pas sûr que tout le monde comprendrait le délire avec ce style, même si mon personnage marche bien sur les deux plateformes.
@nannamakina_joeturboNo one was hurt during the act 😂 When you’ve had enough of her shit. Cya love. #fyp #joeturbo #nannamakina♬ original sound – NannaMakina_JoeTurbo
Qu’est-ce qui fonctionne le mieux jusqu’à présent ?
Les sketchs, sans hésiter. On a dépassé la barre des huit millions de vues, tandis que sur YouTube, les meilleurs DJ-sets en comptent quelques dizaines de milliers. Dans les deux cas, je suis content du résultat car je n’imaginais pas rencontrer un tel succès. C’est une belle récompense pour mon alter-ego avec lequel j’essaie de distraire les gens qui vivent une période compliquée.
Tu disais que le public de tes sets vient principalement du Nord-Est de l’Angleterre. Comment la makina est-elle arrivée là-bas ?
À la fin des années 1990, trois DJs du coin, DJ Scott, DJ Culture et DJ Nitro, allaient souvent à Barcelone, où ils ont découvert les soirées makina et revenaient à chaque fois les bras chargés de vinyles. Ils ont commencé à en jouer dans cette discothèque de Sunderland, le Blue Monkey, et bizarrement, le succès a été immédiat : 3 000 personnes en moyenne venaient raver chaque week-end. En 1997, le Blue Monkey a été détruit dans un incendie et recréé deux ans plus tard sous le nom de New Monkey, dans une vieille salle où l’on jouait au bingo. C’était l’endroit où tout se passait, mais il a malheureusement dû fermer en 2006.
« Chez nous, on a des MCs qui posent par-dessus les morceaux et ce, depuis toujours, peu importe le style. C’est culturel, très britannique, ça apporte un truc en plus qui ambiance le public. »
Tu peux nous raconter comment c’était les soirées là-bas ?
A l’époque, j’étais trop jeune pour y aller, mais je sais qu’il était ouvert chaque samedi et qu’il fallait en être membre pour pouvoir rentrer. Sa grande particularité, c’est qu’on n’y servait pas d’alcool. Il pouvait donc rester ouvert jusqu’à sept heures du matin. Et à la différence du club rival, le Hangar-13, les soirées étaient autorisées aux moins de seize ans, ce qui a considérablement rajeuni l’âge moyen du public. On m’a dit que parfois, même des enfants arrivaient à s’incruster ! Les gens venaient surtout pour écouter les MCs, mais les organisateurs ont réussi à faire venir plusieurs gros noms de la makina espagnole, comme Xavi Metralla, DJ Skudero ou encore Juan Cruz.
Qu’est-ce qui a précipité sa fermeture ?
Des histoires de nuisances sonores mais surtout, une descente de police provoquée par le trafic de substances illégales qui s’y déroulait et qui a causé plusieurs décès. Il a eu le droit de rouvrir quelques mois à la fin de l’année 2006, mais ça n’a pas duré… Par contre, le bâtiment existe toujours aujourd’hui. D’ailleurs, et c’est plutôt ironique, il a été transformé en église !
La makina est-elle morte depuis ?
Au contraire, ça a contribué à la faire entrer dans la légende ! Je connais même des gens qui se sont fait tatouer le logo du New Monkey sur le corps, c’est dire l’impact qu’il a eu sur notre culture régionale. Aujourd’hui encore, beaucoup ne parlent pas de makina pour désigner le genre musical, mais du « New Monkey sound ». Vingt ans plus tard, il est toujours aussi populaire, solidement ancré dans notre ADN. Même si ça reste un style de niche, je suis convaincu qu’il ne disparaîtra jamais. La preuve, on a continué à organiser des soirées makina, même si elles n’ont jamais eu l’aura de celles du New Monkey.
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Comment peut-on expliquer ce succès ? Est-ce parce que la makina est venue combler un manque de genre propre à la région, un peu comme la bassline dans le Yorkshire ?
Mmmh, pas vraiment. Avant la makina, on passait énormément de happy-hardcore et avant ça, c’était surtout de la trance. Le Nord-Est de l’Angleterre a toujours bien accroché avec les styles qui remuent et la makina s’inscrit donc dans une suite logique.
En quoi la version anglaise se distingue-t-elle de sa grande sœur espagnole ?
Chez nous, on a des MCs qui posent par-dessus les morceaux et ce, depuis toujours, peu importe le style. C’est culturel, très britannique, ça apporte un truc en plus qui ambiance le public. Les pionniers de la scène makina s’appelaient MC Techno et MC Jet, ils sont devenus des références. En tout cas, il faut s’accrocher parce que débiter du texte à 160 bpm avec l’accent de Newcastle, ça peut être difficile à comprendre, même pour un anglophone.
De quoi ça parle en substance ?
De teuf, du fait de prendre de la drogue, de passer un bon moment… Certaines paroles n’ont même aucun sens, elles sonnent juste bien à l’oreille. Un mec qui s’appelle MC Stompin peut par exemple épeler son nom en boucle et ça suffit à mettre le feu. Mais il arrive aussi que ce soit des textes plus sérieux. Mon pote MC Stretch en a composé un qui s’appelle « I’ve Got This Feeling », en hommage à sa mère qui est morte du cancer. Ça lui a pris 20 minutes parce que ça venait directement du cœur et même si c’est triste, le succès ne s’est jamais démenti. Les gens arrivent à s’identifier à lui.
« Le futur de la makina s’annonce plus radieux que jamais. »
Tu te souviens de ta première rencontre avec la makina ?
Très bien. Le tout premier morceau qu’on m’a fait écouter, c’était « Rainbow », par Virthu-all, sur un vieux portable Samsung dans un parc de Newcastle. A l’époque, j’étais à fond dans le hip-hop classique et je rappais par-dessus, sous le blaze de MC Vibe. Par la suite, on se faisait tourner les mixtapes du New Monkey qui étaient vendues sur un stand au marché pour quelques livres. Aujourd’hui, tout ça a disparu à cause du numérique, mais j’en ai toujours une que je garde comme un trésor : c’est la dernière qui est sortie avant la fermeture du club.
On peut dire que tu appartiens à la nouvelle génération de la makina anglaise. Même si l’héritage du passé subsiste encore, est-ce que le genre a un avenir devant lui ?
Totalement et je dirais même qu’il s’annonce plus radieux que jamais. Pour beaucoup de jeunes, le confinement a été l’occasion de découvrir la makina à travers mes sets. En parallèle, plein de légendes du genre, espagnoles comme anglaises, ont organisé des sessions en ligne avec énormément de retours positifs à chaque fois. Tout ça a amené le public à vouloir transposer leur enjaillement sur une vraie soirée dans un vrai club. Dès que la vie reprendra normalement, j’en suis sûr, ça va exploser et ça va être génial.
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Tracklist du podcast 618 :
01. DJ Sisu & DJ Ortuno – Scream 2002
02. X Que 3 – I Have A Dream
03. Kontrol – Sinfonic Adventures
04. Network – Prohibit Land
05. Black Alien – The Light
06. J&J Dj’s Feat. Jordy Beat & Dany Kaos – La Festa Vol. III
07. Juan Cruz – Harmonycs
08. Colors – Fantasy
09. Cyberia – Fantasies
10. Analogic – Back To Roots
11. Atomic Junkies – The Monstersound
12. Pont Aeri Vol.2 – The Countdown
13. Ocho – Like A Cycle
14. Mikey O’Hare – Two Bad Mice
15. General Base – Rhythm & Drums
16. DJ Skryker – Impact
17. Dj Konik Feat Michelle Collins – Russians
18. Vucho Destroy – Dominator Sampler
19. DJ Histerico – Medievil
20. DJ Skudero – Dehlia (Remix 98)
21. Virthu-All – Rainbow (Up Mix)
22. Dani Fiesta – Definitiva
23. Dj Richard & Johnny Bass – Lets Cry
24. DJ Roy – Tam Tam
25. Pont Aeri Vol.4 – Flying Free
26. Wax – This Is Real
27. DJ El Brujo & Maduiabelik – La Danza Feliz