On est parti à Roubaix pour le Crossroads, un festival pour les curieux de musique et les soldats des festivals. On vous raconte.
« Non mais meuf, qu’est-ce que tu vas faire à Roubaix ? » J’avoue que je pars un peu à reculons, sac sur le dos, Gare du Nord, direction Lille-Flandres. Bourrée de préjugés, je me demande à quoi va ressembler une semaine au cœur d’une ville du nord, à regarder des concerts de groupes ou projets émergents que je ne connais ni d’Ève, ni d’Adam. Bon, quelques noms me sont vaguement familiers, comme les déginglos de Murman Tsuladze ou les mélodies arméniennes de Ladaniva. Mais pas assez pour me dire que je vais passer une semaine de malade. Et pourtant.
En moins de deux heures, je me retrouve entourée d’immeubles aux briques rouges. « On aime bien se dire que c’est une sorte de petit Brooklyn », me glisse le dernier jour du festival Nicolas Lefevre, directeur de la Cave aux Poètes. Si le public est un peu timide, et relativement peu nombreux le premier jour, l’allégresse de retrouver du monde et de pouvoir à nouveau claquer la bise fait son effet. Tellement que j’en loupe les premiers concerts. Je me rattrape très vite avec ce groupe qui me fait esquisser mes premiers pas de danse. Originaire de Cologne, le trio post-punk Sparkling invite la foule, d’abord indécise, à se rapprocher de la scène. En deux temps, trois mouvements, le premier rang est déjà pieds nus. OK, vous êtes chauds Roubaix. J’enchaîne avec Ladaniva, ce groupe mené par la géniale Jacqueline Baghdasaryan au chant et Louis Thomas à la trompette. On ne comprend pas trop ce qu’il se passe, on finit dans une chenille alors qu’il n’est pas 23h. OK bis.

Ladaniva / ©David Tabary
Petite particularité de cette édition 2021 : le festival se tient sur une seule scène, à la salle Henri Watremez – la salle Condition Publique originelle étant en travaux. Ce qui veut dire plus de concerts qui s’enchaînent sur les deux scènes, mais des pauses d’une demie-heure entre chaque showcases, où la tension retombe un peu (et les verres, eux, se remplissent). Comment rassembler l’énergie perdue ? Le trio Murman Tsuladze réussit ce tour de force. Du second soir, on retient également la découverte du quatuor strasbourgeois Cheap House qui, malgré son public amenuisé par le dernier métro, emmène le public vers un ailleurs un peu plus beau. Big up à cette femme, abonnée du premier rang, au cri aussi puissant qu’interminable, qui chauffe autant qu’il amuse la galerie. On vous doit tout, madame.
Jusqu’au dernier jour du festival, les découvertes ne feront que pleuvoir. C’est le vendredi soir où le public se fait le plus dense et surtout le plus dément. Qui blâmer ? Le week-end qui arrive à grands pas, ou le duo Gargäntua, dont la techno/eurodance/chansonnette médiévale et blasphématoire harangue les foules. Quelques aventureux·ses débarquent sur scène, tombent, rient, se font gentiment ramener parmi la plèbe, sous les regards fous du chanteur. On est même plutôt heureux·ses de tomber sur une bande de Lillois venus sans connaître aucun groupe de la programmation, avides de retrouver les concerts et de garnir leurs playlists de nouveaux joyaux. « C’est exactement ce public-là que nous souhaitons capter », confie Tanguy Aubrée, à la communication du festival.
Mais, on l’a remarqué cet été, cette reprise événementielle fut difficile pour beaucoup de faiseurs de fêtes qui ont du composer avec un public encore un peu frileux à retourner se frotter à des inconnus. Peut-être croit-il encore, à tort, que les concerts seront assis et avec port du masque obligatoire ? Mais si l’équipe du festival voit cette édition davantage comme une transition, avant la prochaine, on ne peut que rappeler l’importance de la curiosité en musique. Crossroads puise toute sa force dans son réseau de professionnels de la région des Hauts-de-France (comme la B.I.C, la Brigade d’Intervention Culturelle), dans les accompagnements qu’ils offrent aux artistes, dans les conférences qui réunissent divers professionnels du milieu, pour affronter les questions qui secouent l’industrie – comme la santé mentale des artistes, avec notamment, le collectif Cura. Tous les chemins ne mènent pas à Roubaix, mais à ce croisement entre le nord et la Belgique, on fait tout de même de précieuses rencontres.

Thérèse / ©David Tabary

Gargäntua / ©David Tabary