Aujourd’hui, les clubs de France rouvrent aprĂšs une longue, longue pause. Parce qu’on va enfin pouvoir se crĂ©er de nouveaux souvenirs dans ces petites ou grandes boites sombres, c’est aussi l’occasion de se raconter ceux qu’on a dĂ©jĂ . Parmi ces souvenirs, il y en a un plus mĂ©morable que les autres, câest celui de sa premiĂšre fois. Quâelle soit au mythique Pulp pour Rag de Barbi(e)turix ou au Centaure autour du bassin d’Arcachon pour la chroniqueuse de Quotidien Ambre Chalumeau, la premiĂšre fois est toujours une sacrĂ©e histoire, quâartistes ou personnalitĂ©s ont bien voulu nous raconter.
Alice et moi, artiste d’Ă©lectro-pop française : « Je suis arrivĂ©e rĂ©solue, persuadĂ©e que cette fois-ci, jâallais enfin pĂ©cho »
CâĂ©tait aux Planches Ă Paris. Ă lâĂ©poque, ils faisaient des soirĂ©es qui finissaient Ă minuit pour les moins de 18 ans sans alcool, avec les tubes du moment. JâĂ©tais venue avec mes copines et je nâavais jamais embrassĂ© de mec de ma vie. Je devais avoir 15 ou 16 ans et jâen avais vraiment marre de n’avoir jamais pĂ©cho alors que mes copines lâavaient dĂ©jĂ toutes fait. Donc je suis arrivĂ©e rĂ©solue, persuadĂ©e que cette fois-ci, jâallais enfin pĂ©cho. On est entrĂ© dans la boite, je nâarrivais pas trop Ă trouver un mec, jâavais peur Ă lâidĂ©e dâembrasser quelquâun, donc je suis restĂ©e danser quasiment toute la soirĂ©e avec mes copines. Quand jây repense, câĂ©tait Ă©norme cette soirĂ©e : il y avait une grosse ambiance alors quâil n’Ă©tait mĂȘme pas minuit.
La soirĂ©e bat son plein et dâun coup jâai une rĂ©vĂ©lation, parce quâil y avait une annonce qui disait que ça allait bientĂŽt fermer. Alors en plein milieu du club je me dis : « Il faut que tu fasses quelque chose, câest pas possible, tu vas te retourner et le premier mec que tu vois, tu lâembrasses, peu importe qui câest ». Et câest ce que jâai fait : je me suis retournĂ©e, on Ă©tait dans la pĂ©nombre donc je ne lâai pas bien vu mais jâai embrassĂ© ce mec derriĂšre moi⊠câĂ©tait horrible (rires). Il mâa fait le coup typique de la machine Ă laver avec la langue Ă fond, mais bon, peut-ĂȘtre que jây Ă©tais pour quelque chose. CâĂ©tait vraiment pas ouf, mais en plus il y a eu un stroboscope qui lâa Ă©clairĂ© juste aprĂšs, et jâai captĂ© quâil nâĂ©tait pas magnifique du tout. CâĂ©tait un peu un beauf, faussement bling bling (parce quâon Ă©tait jeunes) avec la fausse montre et la chaĂźne en or. On sâest embrassĂ© et je suis repartie tout de suite avec mes copines. Jâai fui comme jamais. Câest comme ça que jâai embrassĂ© un mec pour la premiĂšre fois, pour ma premiĂšre fois en boĂźte… Pas gĂ©nial mais jâĂ©tais quand mĂȘme contente dâavoir rĂ©ussi. Je ne lâai jamais revu et heureusement, câest ça les ambiances de boites : avec lâanonymat, tu fais ce que tu veux et personne ne revient tâembĂȘter.
Ă lire Ă©galement
đșđ Ma premiĂšre fois en club : les artistes racontent (ep. 1)
Ambre Chalumeau, chroniqueuse Ă Quotidien : « JâĂ©tais Ă peu prĂšs autant dans mon Ă©lĂ©ment quâun daron Ă un concert de One Direction »
Accrochez-vous : ma premiĂšre boĂźte sâappelait Le Centaure. Si si. Un lieu de dĂ©bauche souterrain, cachĂ© entre le distributeur LCI et le salon de coiffure dâune petite station balnĂ©aire. Le bled avait trois boĂźtes, mais le Centaure Ă©tait la seule oĂč on pouvait potentiellement rentrer en Ă©tant mineurs ; et mes potes, qui avaient passĂ© lâĂ©tĂ© Ă networker avec la dĂ©termination dâun candidat aux Ă©lections rĂ©gionales, sâĂ©taient liĂ©s avec des habituĂ©s qui les avaient prĂ©sentĂ©s au videur. NâempĂȘche que dans la queue je stressais comme une espagnol LV2 sur le point de passer son oral dâallemand. Jâavais 15 ans. On sâest pointĂ©s devant le videur patibulaire, dans une formation stratĂ©gique directement inspirĂ©e de lâArt de la guerre de Sun Tzu chapitre 4 : une habituĂ©e Ă lâavant, les bonnasses Ă sa suite, les mecs derriĂšre, et moi, brave bouboule intello en plein Ăąge ingrat, cachĂ©e au milieu derriĂšre mes cheveux. Ă ce jour, je ne sais toujours pas me tenir correctement devant un videur, mais lĂ miracle : le mec mâignore, et on rentre.
Pour accĂ©der au Centaure il fallait descendre de longs escaliers – ce qui laisse en thĂ©orie assez de temps pour changer dâavis et rentrer chez soi. Et pourtant⊠En bas, le patron avait installĂ© des banquettes rouges dont, pour sauver ma vie ou gagner Question pour un champion, je ne saurais pas vous dire la matiĂšre, et avait collĂ© aux murs de lâaluminium qui renvoyait la lumiĂšre des projecteurs roses. Tout Ă©tait ultra kitsch, mais dans la nuit ça prenait une certaine magie fragile, un peu comme les dĂ©cors de fĂȘte foraine. Je dĂ©testais la musique qui passait (câĂ©tait lâĂ©tĂ© 2012, et comme la mĂ©moire a tendance Ă Ă©vacuer les souvenirs douloureux, vous avez oubliĂ© que câĂ©tait lâĂ©tĂ© de « Call Me Maybe »), mais le DJ, un quadragĂ©naire juchĂ© dans un booth triste, avait Ă mes yeux inexpĂ©rimentĂ©s des allures presque professionnelles, une aura amĂ©ricaine low cost, Ă tourner ses boutons les sourcils froncĂ©s comme sâil faisait une opĂ©ration Ă cĆur ouvert.
Mais sitĂŽt entrĂ©e, je me suis sentie mal Ă lâaise. Jâai dĂ©couvert la cruelle pyramide de valeurs de la boĂźte de nuit : tout se jouait sur le physique, la personnalitĂ© nâavait rien Ă faire lĂ -dedans, puisque le volume sonore permettait seulement dâavoir entre chaque morceau des conversations de guichet dâadministration : PrĂ©nom ? Ăge ? Lieu de naissance ? Normalement les boĂźtes câest fait pour oublier qui on est ; moi ça me rappelait au contraire exactement ce que jâĂ©tais â et surtout ce que je nâĂ©tais pas. MoralitĂ©, jâai payĂ© une fortune un, deux, trois vodka pommes (mettez-moi un vodka pommier, quâon en finisse), et jâai rĂ©ussi Ă tenir quelques heures, Ă peu prĂšs autant dans mon Ă©lĂ©ment quâun daron Ă un concert de One direction. Bref, pas une rĂ©ussite. NâempĂȘche quâil y a quelques annĂ©es, le Centaure a fermĂ©. Ăa avait fait la une du journal local, et vous savez quoi : mĂȘme moi, ça mâa fait bizarre.
LISA, DJ rĂ©sidente du 1O1 Ă Clermont-Ferrand : « Jâai lâimpression dâĂȘtre passĂ©e dans un monde parallĂšle »
Jâai 15 ans, je fais le mur rĂ©guliĂšrement et je modifie ma carte dâidentitĂ© sur Photoshop pour pouvoir acheter des clopes et de lâalcool au cas oĂč on me demande. Ce soir-lĂ , on part avec une amie, direction le centre-ville de Clermont-Ferrand, et on arrive dans un before, avec des gens plus ĂągĂ©s. Tout est magique, mĂȘme ce before qui maintenant me paraĂźtrait banal. Mais pour une fois, je me sens vraiment dans mon Ă©lĂ©ment, la musique me plaĂźt, lâambiance aussi, et je ne suis pas en train de zoner en Ă©coutant du son sur une petite enceinte de poche dans la rue, mais bien sur des monitoring, dans un appart avec des inconnus oĂč la techno dĂ©file. Le temps passe trĂšs vite, on est dans un Ă©tat pitoyable mais on se sent vraiment bien. Et lĂ , quelquâun lĂąche : « Allez, on bouge au 1O1 ! » Jâen ai entendu parler plein de fois mais je nâai jamais tentĂ© dây aller, je suis trop jeune. Mais tout le monde se chauffe instantanĂ©ment et on dĂ©cide de suivre le mouvement. Quâest-ce quâon a Ă perdre ? Le club est Ă cinq minutes. Devant, au loin, on aperçoit dĂ©jĂ quelques clubbers dĂ©chaĂźnĂ©s en pause clope. On sâapproche. Ă chaque fois que la porte dâentrĂ©e sâouvre, on entend une dĂ©ferlante de kicks qui raisonnent comme une aura autour de cette devanture noire en forme de temple. On arrive devant les videurs, tous les autres sont des habituĂ©s mais ma pote et moi, on n’est pas trop sereines. Je tiens quand mĂȘme mon Blackberry avec ma fausse carte dâidentitĂ© en photo dessus, fermement dans ma main, prĂȘte Ă dĂ©gainer car je sais quâil ne faut pas avoir lâair de douter devant eux. Mais heureusement, ils nây voient que du feu. Je range mon tĂ©lĂ©phone et je descends dans cette cave mystique, sans savoir ce qui mâattend.
On passe le SAS et lĂ , jâai lâimpression de passer dans un monde parallĂšle. On arrive en plein peaktime (ce que je ne savais pas Ă lâĂ©poque), câest la folie. Le club est blindĂ©, les stroboscopes sont en furie. Je crois ĂȘtre restĂ©e Ă©bahie un bon moment. En tout cas, la vague de clubbers mâamĂšne rapidement jusquâau dancefloor. DerriĂšre les platines, le rĂ©sident Syrob. Je ne me rappelle plus exactement de la musique mais je me souviens de la vibe incroyable de ce moment, qui s’est transformĂ© en heures car je nâai plus dĂ©collĂ© du dancefloor jusquâĂ la fin, comme portĂ©e par les kicks, me faisant sentir confortablement invisible, flottant au-dessus de tout. Je suis rentrĂ©e chez moi, dĂ©chirĂ©e, fatiguĂ©e, et en mĂȘme temps pleine dâadrĂ©naline. Je passe silencieusement par le garage, me glisse dans mon lit et me dis que jâai envie de ressentir ça pour toujours, car Ă ce moment-lĂ , je me suis sentie vraiment bien. Aujourdâhui, je travaille dans ce club depuis maintenant trois ans, notamment en tant que DJ, et la magie ne sâest jamais estompĂ©e jusquâĂ la pandĂ©mie il y a un an, qui a rendu le 1O1 silencieux, endormi, mais pas mort. Et nous avons besoin de le rĂ©veiller.
Charles Di Falco (Positive Education Festival, Fils de Jacob) : « Ăa devenait une obsession »
Le club et moi, câest un peu plus quâune premiĂšre fois. Le 4 novembre 1989, mes parents ont ouvert leur premier club, Ă environ 30 minutes de Saint-Ătienne et 45 minutes de Lyon. La toute premiĂšre fois que jâai vu un club, donc, câĂ©tait pendant sa construction. Je nâimaginais pas Ă ce moment-lĂ que jây passerai la plupart de mes week-ends, mais la tension Ă©tait lĂ ; chaque vendredi soir, je me sentais abandonnĂ© par ma tribu qui partait en boĂźte sans moi â j’Ă©tais trop jeune â et jâai attendu deux ans ce jour oĂč je pourrais y aller avec eux. Ăa devenait une obsession. Mon grand frĂšre et ses potes faisaient ma culture musicale et jâĂ©coutais les anecdotes du week-end. Jâavais le son mais impossible de mettre une image dessus. Puis, Ă force de crises Ă rĂ©pĂ©tition, mes parents mâont enfin accordĂ© le 31 dĂ©cembre 1991. Le club ressemblait Ă un temple au milieu de la campagne, une allĂ©e de colonne rouge avec un triangle posĂ© dessus. ArrivĂ© sur le parking, de nuit, tout avait changĂ©. Jâentendais les basses faire trembler ce que je ne voyais plus comme ma deuxiĂšme maison, mais comme un monument : je ne reconnaissais plus les lieux, j’hallucinais. ArrivĂ© Ă lâentrĂ©e, câĂ©tait comme une nouvelle premiĂšre fois, lâinterrupteur que je n’avais pas trouvĂ©. La porte sâouvre et jâĂ©tais dĂ©jĂ un habituĂ©. Tout le monde mâembrasse et il y avait pas moins de 800 ou 1 000 personnes dans un endroit que jâavais identifiĂ© comme ma « chambre-salon ». Moi qui adore quand on a des invitĂ©s, jâĂ©tais refait.
Je traverse ce hall de mĂ©tal et de paillette sur fond noir, un mĂ©lange de parfum inoubliable ; tout le monde est dans le mĂȘme Ă©tat, prĂ©parĂ© pour vivre un moment incroyable. On ne sâentendait pas crier, câĂ©tait fou. Depuis le bord du club, avant de sâenfoncer dans la salle, on ne voyait rien de plus que de la fumĂ©e, des lumiĂšres noires sur les murs, des flashs et des rayons de lumiĂšre. Jâai le souvenir quâil y avait plein de gens en salopette, des gants blancs, certains faisaient des pas de danse comme dans les clips. Il y en avait avec des sucettes de bĂ©bĂ© aussi⊠CâĂ©tait une boom de grands enfants. Jâai dansĂ© toute la nuit et j’y ai davantage dĂ©couvert lâambiance que la musique. CâĂ©tait lâannĂ©e de « Makin’ Happy » par Crystal Waters ou d' »Everybody in the Place » par The Prodigy, et pas mal de titres quâon pouvait facilement Ă©couter Ă la radio. JâĂ©tais un gamin hyper timide, jâai demandĂ© quâun seul titre au DJ ce soir-lĂ . CâĂ©tait le dĂ©but dâune longue et inconditionnelle histoire d’amour entre la musique, moi, et la communion. Avec mes cousins, on est rentrĂ©s une fois le jour levĂ©, avec le sentiment quâon avait vĂ©cu quelque chose dâinexplicable, jusquâĂ sâendormir tous ensemble avec un fond de musique avant de se faire une bonne journĂ©e console.
Rag (Barbi(e)turix) : « Arriver dans le club et voir toutes ces filles, câĂ©tait comme une libĂ©ration »
Je devais avoir 18 ou 19 ans quand on est allĂ© au Pulp. CâĂ©tait une boite lesbienne [fermĂ©e en 2007, ndr] qui Ă©tait sur les Grands Boulevards. Ă cette Ă©poque, jâĂ©tais au lycĂ©e et je dĂ©couvrais mon homosexualitĂ©, ce qui nâest pas forcĂ©ment Ă©vident quand tu nâas aucun repĂšre de ce que sont ces sensations et ces sentiments. Maintenant jâai 43 ans, et Ă lâĂ©poque il nây avait pas de rĂ©seaux sociaux, donc câĂ©tait plus difficile. Une amie Ă moi, dont la grande sĆur Ă©tait lesbienne, nous a dit : « Viens on va dans une boite super qui sâappelle le Pulp », donc on est allĂ© lĂ -bas, câĂ©tait le soir de NoĂ«l, le 25 dĂ©cembre. Avec mes copines du lycĂ©e, on vivait en banlieue parisienne et il fallait sâorganiser, venir en voiture, prĂ©voir le temps dây aller et dây revenir. Une fois sur place, on est donc restĂ© toute la nuit. Quand on est arrivĂ©, il nây avait pas grand monde, mais câĂ©tait pour moi comme un nouveau monde que je dĂ©couvrais.
Avec le recul, je revois des choses dont je nâavais pas conscience Ă lâĂ©poque : par exemple une queue aux toilettes avec des gens qui rentraient par deux ou trois dans les cabines, mais moi je ne comprenais pas pourquoi ils avaient besoin dây aller Ă plusieurs. Quand jây repense, Ă ma naĂŻvetĂ© aussi, jâen rigole un peu. Pareil pour lâalcool ou le comportement des gens, en assistant Ă des scĂšnes qui me paraissaient incroyables comme deux filles qui se roulent des pelles puis une troisiĂšme qui les rejoint, aujourdâhui ça mâĂ©moustille beaucoup moins (rires). Quand câest la premiĂšre fois, tu nâas pas les codes, donc tu ne comprends pas tout. Mais je me revois encore pousser les portes dâattentes, arriver dans le club et de voir toutes ces filles, câĂ©tait comme une libĂ©ration et le dĂ©but dâune grande aventure. AprĂšs cette soirĂ©e, on est vraiment devenu un groupe soudĂ© avec mes copines. On Ă©tait toutes lesbiennes (ou en recherche de quelque chose) et câest cette premiĂšre fois en club qui a crĂ©Ă© beaucoup de liens. ForcĂ©ment, aprĂšs jây Ă©tais accro et jây allais tous les week-ends. Le clubbing nâest donc pas venu dâune inspiration musicale pour moi : je nây allais pas tant pour le son que pour le refuge que ça reprĂ©sentait. Ce que jâaimais, câĂ©tait le lieu de rencontre et lâaspect sulfureux. Ă lâĂ©poque, la musique qui passait en club je mâen foutais un peu, surtout que les samedis soir au Pulp, ils passaient les tubes de la radio et mĂȘme des slows, câest dire ! Au fil des annĂ©es, le Pulp a commencĂ© Ă prĂ©senter des programmations plus Ă©toffĂ©es en fonction des jours, du mercredi rock jusquâau samedi mainstream, donc forcĂ©ment ma curiositĂ© musicale sâest dĂ©veloppĂ©e lĂ -bas pour finalement crĂ©er ma vocation. Aujourdâhui jâorganise des soirĂ©es, je mixe et je vis quasiment dans les clubs.
Flore, prĂȘtresse française de la bass music : « Cette situation a la goĂ»t dâun fruit dĂ©fendu »
Jâavais 16 ans pour ma premiĂšre soirĂ©e en boite. CâĂ©tait avant que je rencontre rĂ©ellement la musique Ă©lectronique. Une copine Ă moi, plus ĂągĂ©e, mâavait convaincu quâon devait y aller, et aprĂšs moult nĂ©gociations avec ma maman, celle-ci mâavait accordĂ© quelques heures. « Et câest ton frĂšre qui viendra te chercher Ă 1h pĂ©tante ! » CâĂ©tait un petit club en plein centre-ville qui avait plutĂŽt une image branchĂ©e, loin des Ă©normes discothĂšques plutĂŽt ringardes de pĂ©riphĂ©rie. JâĂ©tais trĂšs impressionnĂ©e. Je ne savais pas vraiment Ă quoi mâattendre, je savais juste que quand on passait Ă cotĂ© en journĂ©e, lâentrebĂąillement de la porte rĂ©vĂ©lait une salle sombre et mystĂ©rieuse, au parfum de clopes froides et de biĂšre, et quâun grand mec baraquĂ© peu sympathique en Ă©tait le gĂ©rant. Avec ma copine, on paie lâentrĂ©e (un truc dĂ©risoire) et on file direct au bar, commander deux Malibu ananas. Jâavais dĂ©jĂ lâimpression dâavoir gravi une montagne, jâĂ©tais mineure mais jâavais passĂ© le test, apparemment jâavais tout dâune grande. Vu quâon nâa pas beaucoup de temps ma copine et moi, on arrive tĂŽt sur place, le club est vide. La musique est forte et ça rĂ©sonne pas mal â rien de plus inconfortable quâun club de dĂ©but de soirĂ©e â mais ce soir, câĂ©tait ma grande premiĂšre, câĂ©tait totalement inĂ©dit : « Alors c’est ĂA ?! »
Le temps passe, le mec au bar nous garde Ă lâĆil (il nâest pas dupe sur notre Ăąge celui-lĂ ). Nous, on enchaĂźne les Malibu et on prend doucement nos marques sur la piste de danse. Aucune idĂ©e de la musique quâils passaient, ni sâil y avait un DJ sur place, mais dans mon souvenir ce nâĂ©tait pas de la variĂ©tĂ©. Ma copine Ă©tait trĂšs fan de dance belge et dâacid house, donc jâaurais tendance Ă penser que câĂ©tait quelque chose dans ce registre⊠En tout cas, ça me plaisait, moi qui ait toujours adorĂ© danser, impossible de rĂ©sister Ă ce beat mĂȘme si jâavais lâimpression que tous les regards Ă©taient braquĂ©s sur moi. Autre dĂ©couverte du club : les regards. Il est minuit moins le quart et ça rentre doucement. Les gens se regardent. Les garçons au bar matent les filles, nous on rigole, on a un peu peur, toute cette situation a la goĂ»t dâun fruit dĂ©fendu. Câest parti, on se fait brancher. Deux gars, plutĂŽt du genre Ă avoir menti sur leur Ăąge Ă©galement viennent nous parler lors dâune brĂšve pause au bar. PremiĂšre drague par un inconnu, en dehors du collĂšge. Moi, la fille complexĂ©e et pas trĂšs en confiance sur son physique, je dĂ©couvre la proximitĂ© dâun corps que je ne connais pas, sa moiteur, les discussions dans le creux de lâoreille, le souffle dans le cou Ă cause du systĂšme son trop fort. Un vĂ©ritable tourbillon de saveurs confondues, excitation, gĂšne, nervositĂ©, exaltation⊠Je commence Ă apprĂ©cier le son fort. Dans nâimporte quel autre contexte, câest interdit dâĂ©couter du son aussi fort. Je dĂ©couvre la vibration, celle du sol et celle qui rentre dans mon estomac⊠Il crĂ©e comme des traits dâunion entre tous ces corps dans lâespace du club. Ăa me donne du courage, jâai lâimpression dâĂȘtre une autre.
On me tape sur lâĂ©paule, câest le videur : « Hey, yâa ton frĂšre dehors ». Quoi ? Non ! Comme Cendrillon aprĂšs le carillon de minuit, il faut partir⊠Le pauvre garçon avec qui je discutais depuis un moment rĂ©alise que je ne suis pas celle quâil pensait et ma copine trouve la situation trĂšs relou elle aussi, on traĂźne tant quâon peut, mais il faut partir. Transpirante et excitĂ©e, je rejoins mon frĂšre, qui fait la gueule. Je fais la bise Ă ma copine qui habite Ă cĂŽtĂ©. Sans trop rĂ©aliser, jâavais amorcĂ© le changement. Je ne le savais pas, mais plus tard, jâen ferai mon terrain de jeu, et aux cotĂ©s dâanimaux bizarres je dĂ©couvrirai ses codes et sa magie. Selon moi, on retourne toute notre vie sur ces premiers moments de transgression ; pour moi, ce sera la Nuit.
Ă lire Ă©galement
đșđ Ma premiĂšre fois en club : les artistes racontent (ep. 1)