Tous les établissements ont rouverts. Tous ? Non, les clubs et discothèques de France patientent encore et toujours à cause du Covid-19 et le temps se fait long, très long. Alors quoi nous mettre sous la dent en attendant cette réouverture en juillet ? Bien sûr les open airs, heureusement, et les festivals ! Mais aussi les souvenirs des meilleurs moments que l’on a passés dans ces salles sombres. Parmi ces souvenirs, il y en a un plus mémorable que les autres, c’est celui de sa première fois. Qu’elle soit au Panorama Bar pour Théo Muller ou au Trendy de Tournai pour Le Vrai Michel, la première fois est toujours une sacrée histoire, qu’artistes ou personnalités ont bien voulu nous raconter.
Vitalic, l’An-Fer de Dijon et l’arrêt du trombone
La première fois que je suis rentré dans un club c’était au tout début des années 90 à l’An-Fer de Dijon, club mythique qui a créé de nombreuses vocations. J’étais au lycée en seconde et notre petit groupe technoïde a mis du temps avant de pousser la porte du club, entre crainte et excitation, tant la réputation du lieu était sulfureuse. Une fois le dancefloor rempli, c’était strob et fumée à fond, sans discontinuer jusqu’à la fermeture. Nous sommes vite rentrés dans une sorte d’ivresse due aux flashs du stroboscope et aux BPMs. C’était complètement fou, le public était très mélangé, bienveillant et festif.
« J’ai eu la sensation de vivre quelque chose d’incroyable, que le monde n’existait plus et que nous étions les 500 derniers humains sur Terre. »
Côté musique, c’était essentiellement de la trance et de l’acid. J’ai eu la sensation de vivre quelque chose d’incroyable, que le monde n’existait plus et que nous étions les 500 derniers humains sur Terre, à sauter et hurler dans nos vêtements trempés de sueur. À la fermeture, j’ai su que c’était ça que je voulais faire – écrire cette musique. Le lendemain, comme tous les samedis matins, ma mère a poussé la porte de ma chambre pour me réveiller et m’emmener à mes cours de musique. Je lui ai dit en deux phrases lapidaires : « J’arrête le trombone. C’est fini ! » J’ai dû être convaincant car elle a refermé la porte en silence et nous n’en avons plus jamais reparlé. Plus tard, elle m’offrait un Roland Alpha Juno-1 et le trombone, lui, est resté pour toujours dans son étui.
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Le vrai Michel, les boîtes c’est pas son truc, jusqu’au bar/club Le Trendy de Tournai
J’habite Condé-sur-l’Escaut, une petite commune du Nord de la France, ville fleurie avec trois fleurs sur le panneau, ce qui est déjà pas mal. J’ai 16 ans, j’aime le foot, l’Italie, les jeux vidéos et voir mes potes, comme tout ado qui se respecte. Dans mon imaginaire, je déteste les clubs, un lieu public qui pue la fumée et la transpi, qui tambourine du gros son que je déteste, des gens alcoolisés à la mort… Pour un émétophobe comme moi, c’est pas si simple, et c’est pas les recommandations de ma grande sœur Laura qui vont me faire flancher, je déteste les boites de nuits. Du moins, jusqu’à ce que ma curiosité de Capricorne deuxième décan pointe le bout de son nez…
« Ma première impression : qu’est-ce que j’fous là ? La deuxième : les filles sont magnifiques, rien à voir avec le lycée wtfff elles sortent d’où ? La troisième : j’ai vraiment un style de merde. »
On est en juin, ce genre de soirée chaude qu’on aime tant, elles se font rares à Condé. Mon cousin Sébastien a eu le permis et roule en Alpha Romeo 157 bleue ciel avec la toiture teinte en noire, il est Lion, comprenez l’excentricité… Comme tous les week-ends, on passe du temps ensemble, on fait les magasins mais j’achète rien, parce que de toute façon j’ai pas d’argent, mais au moins on sort de chez nous et on se sent adultes. Sébastien a déjà expérimenté les clubs, il sort beaucoup en Belgique, il y fait ses études d’architecture. Sébastien, c’est un peu mon grand frère, mon modèle, alors quand il me propose de m’emmener pour la première fois en club, j’hésite l’espace de 25 secondes et j’me retrouve dans la voiture bleue excentrique. J’ai pas vraiment de goût pour les fringues, alors je mets une veste quadrillée bleue achetée chez CoolCat quelques jours auparavant, j’me sens frais, mais pas trop, faut pas abuser. Il est 23h et il décide de m’emmener au « Trendy ». Le Trendy, c’est le bar/club branché de Tournai (jolie ville en Wallonie où j’irai étudier quelques années plus tard (comme Sébastien). Je suis un peu tendu sur la route, j’ai franchement peur de me faire recaler, d’après ce qu’on m’a dit, c’est très sélectif… Mais le destin a décidé que je tomberais en amour pour les clubs parce que ce soir-là, on croise Pietro, un ami de la famille qui a toutes les entrées de tous les clubs du secteur, le gros bg avec qui toutes les filles veulent repartir, c’est lui, et lui il touche quatre mots au videur et on se retrouve à l’intérieur. Vous voulez connaître ces quatre mots ? « Ils-sont-avec-moi ».
Ma première impression : qu’est-ce que j’fous là ? La deuxième : les filles sont magnifiques, rien à voir avec le lycée wtfff elles sortent d’où ? La troisième : j’ai vraiment un style de merde. J’alterne entre émerveillement, gêne, euphorie et sensation de pas être à ma place. Je me sens puissant d’être dans le club le plus stylé de la ville, et horrifié en pensant à comment ces gens me voient : est-ce que je parais être un énorme ksos ? C’est toujours particulier, la première fois. La soirée se passe, je me dis que finalement la musique que je déteste, et bien je la déteste pas tant que ça. Souvenez-vous, je suis Capricorne, donc je suis introverti et observateur, alors forcément je n’aborde aucune fille, je me contente de regarder. Mon cousin Lion danse sur le podium et moi je fais le piquet, pour soutenir le podium afin d’éviter qu’il ne s’effondre, peut être ? Malgré tout, on s’amuse, on reste jusqu’à la fermeture, on refait la soirée sur le chemin du retour, on rentre au levé du soleil et on se quitte, en attendant impatiemment le week-end prochain. Aucune doute, j’suis amoureux des clubs. Maintenant, il nous reste plus qu’à espérer que Pietro, tel un ange sur l’épaule, sera toujours là, près de nous ❤.
u.r.trax, la techno comme habitat naturel
L’été 2017 est éminemment mémorable pour moi. J’avais 14 ans, je venais de passer mes épreuves du bac de première et j’étais contaminée par le merveilleux virus de la techno depuis une bonne année. J’en parlais à tous mes ami.e.s du lycée qui me prenaient un peu pour une tarée. Les rares amateurs de musique électronique dans mon entourage étaient plutôt branchés house ou tech house que gros kicks (avant que je ne les convertisse). Avant mon premier contact avec le club, je me faufilais déjà dans quelques open airs. Mais ce n’était pas assez. Alors, le jeudi 6 juillet 2017, avec deux de mes très proches amis, nous nous rendons d’abord au Wanderlust. On profite avec insouciance d’un doux crépuscule sur fond de house music. La soirée s’appelait Jeudi OK, queer, super cool. La nuit tombée, je m’approche des marches qui mènent à l’étage inférieur, celui des Nuits Fauves. Changement d’ambiance : c’est le « Jeudi Techno ». Pendant que mes amis partent s’acheter un billet, je descends seule les marches.
« Sans le savoir, j’avais enfin rencontré mon habitat naturel. »
Je découvre les lieux avec beaucoup d’excitation. Je suis un peu impressionnée, mais je dois dire que mon premier sentiment est de me sentir « TRÈS COOL » (rire). J’ai du danser sans relâche pendant au moins cinq heures. Ce soir-là, je me suis directement sentie à l’aise malgré mon âge. De nature très timide, je me suis découverte extrêmement sociable et confiante. Peut-être car, sans le savoir, j’avais enfin rencontré mon habitat naturel : un lieu, loin de tous les clichés moralisateurs de boomer, où règne simplement échanges, fun, fusions, découvertes. Un lieu qui m’a formée, qui m’a libérée, qui m’a aidée à m’accepter comme je suis et que je n’ai plus quitté. L’ironie de l’histoire, c’est que je me suis retrouvée à y travailler deux ans plus tard en tant qu’accueil artiste au sein de l’équipe de Jeudi Banco/Jeudi OK. La boucle est bouclée.
Felixita, beach clubbing à la niçoise, introduction en scred et bain de mer
C’est le dernier été avant d’entrer au lycée. J’ai 15 ans et je fais du secrétariat comme job d’été dans une entreprise de maçonnerie au coin de la rue. Les copains du tierchan se chauffent pour une soirée genre boîte sur la plage. Il faut absolument que j’y aille, ça a l’air trop stylé. Tout le monde me dit de venir super bien habillée, donc je croyais que ça voulait dire mettre mes plus belles Tn, comme dans mon collège Jules Valéri à Nice Nord quoi. Rendez-vous devant le Florida Beach. Dans la file, les BG devant nous parient 50€ que je rentrerai jamais. Lol, impossible, on est au max avec la team. On arrive et on se fait tej, bien sûr. Mon grand frère passe et me montre un petit passage secret. Il faut se faufiler et escalader en soum. Heureusement que j’avais mes Tn !
« Dans la file, les BG devant nous parient 50€ que je rentrerai jamais. Lol, impossible, on est au max avec la team. »
À l’intérieur, je retrouve les BG, récupère le pactole, mais la vérité c’est que je m’ennuie à mourir sans mes frérots. Donc je pioche la première bouteille derrière le bar et la glisse dans mon jogg. On se retrouve dehors, ils sont tout moisis les pauvres. Je dégaine la bouteille comme un trésor mais c’est de la tequila au piment. Alors, affamés comme des loups-garous, avec les pesetas des BG on s’offre une tournée de kebabs historique (et pas besoin d’algérienne du coup). On a fini dans la mer au lever du soleil, avec un baiser avec le carreleur même. C’était le début.
Irène Dresel, James Holden et l’écriture d’une destinée
Un samedi soir de juillet, mes copains m’ont emmenée à une soirée à laquelle je ne m’attendais pas. Nous sommes partis de chez moi déguisés. Perruques pour eux, latex rouge et couronne pour moi. Nous voilà en voiture direction le Parc Floral de Paris dans le 12ème arrondissement pour la soirée « We Love Border Community ». À l’époque, j’écoutais plutôt de la musique expérimentale islandaise. Nous nous faufilons dans la queue. Mon ami annonce au physio les noms qu’il a sur sa liste et voilà que nous atterrissons dans un univers complètement surréaliste avec du son tellement lourd, tellement puissant que j’en ai déjà les entrailles soulevées. Il est minuit, des guirlandes de lumière inondent tout le parc, il y a un monde fou, c’est magnifique et l’excitation est grandissante. Je croise parmi la foule un ancien chagrin d’amour. Le face à face est terrifiant, mon petit cœur bondit et le choc me fait presque regretter d’être venue.
On continue notre avancée dans ce paradis éveillé, les yeux de plus en plus écarquillés. Les heures filent à toute vitesse. C’est alors que je vis le moment le plus fort de cette soirée. Les deux bras en arrière accrochés à la rambarde de sécurité, à côté du vigile qui me jette des regards alertes, mon corps tout entier reçoit de plein fouet le set de James Holden. Son rythme et ses notes me transpercent littéralement. J’ai perdu mes amis éparpillés dans la masse de gens mais je vis pleinement mon expérience seule au milieu du son. Plus rien n’existe. Mon corps ne pèse plus rien. Mon être tout entier accueille ces mélodies qui me transcendent. Ma tête balance. Je ferme les yeux. Les minutes passent. Le set m’emmène pendant un temps indéterminé et se termine en beauté. Je sors, les oreilles bourdonnantes, chamboulée. L’herbe pleine de rosée, le jour est en train de se lever. J’erre dans le parc et retrouve mes amis comme par magie. La soirée n’est pas finie.
« Les deux bras en arrière accrochés à la rambarde de sécurité, à côté du vigile qui me jette des regards alertes, mon corps tout entier reçoit de plein fouet le set de James Holden. »
Direction le Marais à Paris où nous débarquons dans un after. Quelqu’un mixe dans le salon de ce grand appartement tout en longueur et je reconnais les notes du morceau qui m’avait bouleversée quelques heures plus tôt. Je demande quel est le nom de ce track et une petite nana qui dansait répond, hystérique d’adrénaline : « C’est ‘The Sky Was Pink’ de Nathan Fake ! » Relent de souvenirs et d’émotions. Je danse, les heures passent et il est maintenant midi. Je commence à sérieusement ressentir la fatigue, je me pose un peu dans ce que les habitants de cette collocation géante appellent « le jardin d’hiver ». Assis en face de moi, je fais la connaissance de Gilles (Sizo Del Givry). On discute, on parle du set magistral de James Holden, il me demande comment je suis arrivée ici et si je peux lui prêter ma couronne… Les prémices d’un nouveau chapitre de ma vie.
Cinq ans plus tard émergea un désir latent, né de cette nuit-là. Je veux me lancer. Je veux composer de la musique électronique pour pouvoir faire vivre un jour aux gens ce que James Holden nous a fait vivre cette nuit-là. Ma motivation est sans limite. Je quitte Paris et ses stimulations incessantes pour m’isoler à la campagne et me mettre à la composition et je ne lâche rien. Il y a un peu plus d’un an, j’ai contacté le producteur britannique Nathan Fake, qui faisait lui aussi partie de ce label Border Community. Il est l’auteur de « The Sky Was Pink » (titre ensuite remixé par son comparse James Holden). Nathan a accepté de remixer mon morceau « Chambre 2 » issu de mon premier album. La boucle était bouclée, le rêve devenu réalité.
TDJ (alias Ryan Playground), la part du clubbing dont on parle moins
Ceux qui me connaissent en surface pourraient vite s’étonner du fait que j’ai tardé à vivre ma première sortie en club. J’avais 19 ans. Je n’avais pas non plus vraiment bu d’alcool avant ça. J’étais une enfant de chœur ! J’ose croire que je le suis encore un peu, même si mon temps en boîte s’est décuplé depuis. Cette première soirée, c’était au Blue Dog de Montréal. C’est aussi à ce même endroit que j’ai joué mon premier DJ set en club. C’est un petit endroit sombre sur le boulevard Saint-Laurent où on s’y sent vite entassé. Ce sont mes deux meilleures amies d’alors qui m’y ont amenée. L’une d’elles n’en était pas à son premier rodéo, ce qui me gênait un peu.
« Ce qui m’a marquée ce soir-là, c’est l’ennui que j’ai ressenti. »
Mais ce qui m’a marquée ce soir-là, c’est l’ennui que j’ai ressenti. Comme si je ne savais pas trop quoi faire, où me placer, à qui et de quoi parler. Comment faire pour oublier le jugement des regards ? Comment faire pour me perdre dans la musique ? N’est-ce pas ça le but de sortir ? J’ai toujours été à l’aise dans l’intimité, surtout pour écouter et partager de la musique. J’ai mis un moment à développer un certain confort dans les clubs. Cette même amie festive a continué de m’introduire aux montagnes russes de la vie nocturne qui ont fini par forger une certaine confiance en moi et en l’inconnu. À un moment donné, j’ai réalisé que malgré la pénombre des petits endroits bruyants, il y a une lumière que j’arrive à trouver en moi et ceux qui m’accompagnent. En fait, je crois que c’est la quête de cette petite étincelle qui me plaie dans l’idée de « sortir ».
Théo Muller, le choc du Panorama Bar
Ma première et plus forte expérience de clubbing – hors du clubbing de province au New Beach à St Cast – fut au Panorama Bar en février 2010. Avec des potes, on revenait du club Raw Tempel quand, à l’aube, j’ai voulu réaliser mon rêve et aller au Berghain. Eux étaient fatigués, mais mon ami Wolfgang m’y a conduit en me laissant faire la queue, dubitatif sur ma capacité à y entrer. Il y avait une soirée Rekids, au Panorama Bar seulement. Première tentative à la porte : raté, je ressemblais à un ado, les yeux rouges et un bonnet sur la tête. Du coup, j’attends devant l’entrée puis retente ma chance. Encore raté… J’ai attendu de 5h à 7h du matin devant le club avant de retourner me frotter au vigile et de lui lâcher : « Please, I just want to see Spencer Parker ». Et là, par magie, son visage se desserre, je rentre et avance tout droit dans le club, on me fait signe que la billetterie est à gauche. J’attends dans cette nouvelle queue avec la peur que Sven Marquardt ne repère mon jeune âge, un autre vigile m’ayant fait rentrer. C’est bon, j’ai le tampon.
« Please, I just want to see Spencer Parker. »
Je lâche mes affaires au vestiaire et j’arrive dans la zone. C’est Nina Kraviz qui est aux platines du Panorama Bar. Je me balade, je divague et me laisse draguer par un Allemand au bar qui me paie des verres. Je teste un peu ma sexualité ce matin-là, puis mets un frein à cette aventure quand il devient trop explicite sur l’issue de notre échange. Il respecte complètement mon choix et je commence une autre aventure avec une femme, bien plus vieille que moi, en me faisant passer – devinez quoi – pour un journaliste de Tsugi en reportage ! C’est surréaliste, je flirte avec quelqu’un de 30 ans et je prends une claque monumentale en terme de son avec Spencer Parker. Les heures passent et vers midi il faut que je rentre à l’appartement car notre vol retour est l’après-midi. Je sors complètement hagard de cette expérience. Wow, alors c’est ça la techno… Bon, c’était plutôt de la minimale à l’époque. Bref, j’arrive à l’appartement, je prends un bain, pétard au bec. Mes potes se réveillent : « Ça va Théo ? T’as réussi à rentrer ? » Oh la la, j’ai des choses à vous raconter ! J’inaugurais le label Midi Deux quelques semaines après.
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