Avec Lomepal, on n’arrête jamais d’être des « Mômes ». Mauvais ordre est un grand terrain de je(u). Il a recours à la fiction, y glisse secrètement des moments d’introspection et s’amuse avec des instruments acoustiques. On a joué le jeu et c’était jouissif.
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La fiction au profit de l’introspection

© Manu Fauque
On l’avait toujours connu dans l’épanchement de soi, mais cet album signe une rupture. Lorsqu’on le rencontre, il va jusqu’à parler de « rejet » avec ses anciens disques. Il quitte les sentiments pour faire place à la fiction. Évidemment que des bribes de son « vrai moi » sont incorporés à ses morceaux. Mais quel est le vrai, quel est le faux ? Pour une fois c’est Lomepal qui tient les rennes, « on n’a pas les mêmes règles pourtant c’est le même jeu » s’inverse.
« Skit it », le dixième morceau nous donne quelques clefs de ce processus créatif. Sorte d’interlude parlé, la création de son personnage est mis à nu. « Il est fier et tout et en même temps il est très seul », « il y a une seule meuf qui revient mais on ne sait pas si c’est son ex ou si c’est son idéal ». C’est cette « femme parfaite« qui apparaît en gros plan sur la pochette pendant que Lomepal se fait tout petit. Mais comme l’indiquent subtilement les pixels de sa photo, ce n’est qu’une chimère. Et ce personnage a plusieurs facettes : l’un cherche à rencontrer une fille, l’autre tombe amoureux, un troisième se fait larguer. Triple jeu.
La puissance de l’acoustique
« Envie de planter quelques tomates et de faire du son sans ordi » nous annonçait, d’entrée de jeu, l’artiste dans « Tee« . Dans Mauvais ordre, le tournant est engagé. Fini l’autotune. On découvre une voix plus pure : « Il y a moins d’effets sur les voix, il est plus assumé et incarné dans le chant par rapport aux autres » nous confie le chanteur. Mais le rappeur n’a pas disparu pour autant. Déjà dans « Auburn » il affirmait son nouveau style, un délicieux mélange entre couplets de rap qui aboutissent à un refrain très rock, soutenu par des paroles en anglais (la langue du rock par excellence) « This is the way« .
Le rythme soutenu de « 50 » et le parler rapide renouent avec le Lomepal des débuts, un rap teinté d’ironie. Mais le morceau se finit par un solo de piano, sans aucun artifice. C’est ça aussi, Mauvais ordre. Une place prépondérante aux instruments dont l’irrésistible cavalcade pianistique de « Decrescendo » est l’exemple le plus parlant. La puissance de l’acoustique qu’il avait déjà expérimenté -et sublimé- dans 3 jours à Motorbass est poussée à son paroxysme. Et même si dans la vie, Lomepal n’a « pas de leader, pas de maître » les références musicales ne manquent pas. Il nous a confié qu’il « était retombé dans une phase Beatles » lorsqu’il faisait ce disque. Ce qui est confirmé par son clin d’œil à « Strawberry Fields Forever » dans « Pour de faux ». Dans « Decrescendo », on découvre un Lomepal insoupçonné : le bad boy fait une référence directe à Nicoletta, icône de la chanson française des années 1960, en citant directement le classique « Il est mort le soleil« .
Le piano et la guitare, les alliés de la mélancolie
Où sont les nuits calmes, les tours de bécane ? Pas de panique. Certes Lomepal lâche l’intimité, mais il n’abandonne jamais sa sensibilité. Dès le premier titre « Mauvais ordre », un bourdonnement sourd nous plonge dans une noirceur qui met la puce à l’oreille. Il est pris à son propre jeu car la fiction peut être le lieu d’angoisses qui, elles, sont véritables. Lomepal devient malgré lui le porte-parole d’une génération en proie aux doutes. Et pour cela, l’acoustique est son meilleur allié. Vous pensiez vraiment que vous alliez vous en sortir sans quelques larmes ? On parle de Lomepal tout de même, prince de la mélancolie. La vraie, celle qui prend aux tripes et qui fait « échanger des heures de sommeil contre des réponses« . Le morceau de clôture, « Pour de faux » est paradoxalement le plus vrai. Loin de l’égo trip de Majesté, il se révèle être un véritable ode aux gens qui doutent. C’est-à-dire tout le monde ? Dès les premières notes de « Maladie moderne », on est projeté dans un Malaise. Mais on est loin de celui qui hantait Flip : son envie inlassable de faire la cour aux femmes. Cinq ans plus tard, ce qui taraude Lomepal est plus existentiel. On l’avait déjà pressenti dans son « Tee« , tube qui porte l’album. Au milieu du succès et des projecteurs « le ciel est triste que du gris dans la ville ». Il se lasse de son époque, des réseaux sociaux qu’il a d’ailleurs quasiment quitter. Même la “la ville Lumière se repose sur ses lauriers”, au point que Lomepal a quitté la capitale pour entamer une série de concerts très intimistes dans les théâtres antiques de France. Mais il vient d’annoncer son retour à Paris pour trois concerts en mars à l’Accor Arena ainsi qu’une longue liste de Zéniths français.
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Alors s’il-te-plaît Antoine, continue à faire confiance à tes doutes. Fais durer le jeu autant que le plaisir. Et continue à nous livrer des albums comme celui-ci.