Yoa, c’est une prometteuse artiste française, au carrefour de la chanson et d’une belle palette de styles musicaux. Sa voix cristalline contraste avec son franc-parler et se fond sur des productions à la frontière de l’hyperpop et de l’électronique. On a pu lui poser quelques questions, juste avant et juste après son concert complet à la Maroquinerie.
On vous parlait déjà de Yoa et de son EP Chansons Tristes il y a peu. Difficile de mettre le doigt dessus, mais il y a quelque chose de très mature, de mystérieux et de magique -ou en tout cas, de très intrigant- dans la musique de Yoa. Si elle a été dans la sélection des Inouïs du Printemps de Bourges, qu’elle a déjà foulé les plus belles scènes pour faire des premières parties, Yoa vient de débuter sa première tournée « en son nom » en janvier 2023. Une date cruciale est très vite arrivée : celle de la Maroquinerie. La billetterie fut assaillie et la salle s’est rapidement remplie. La faute à un EP fraichement sorti, Chansons tristes, qui a vite rencontré un succès mérité. Avant ce concert hautement symbolique pour le projet Yoa, live qu’elle a longtemps travaillé, réfléchi et peaufiné, Tsugi a pu discuter avec la chanteuse.
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Comment ça se présente, la Maroquinerie ?
Ça se présente trop bien, je suis super excitée. Franchement on est prêts, on répète simplement pour être encore plus à l’aise. On joue 1h-1h15 en gros. J’ai trop hâte.
Vu que c’est complet, qu’est-ce qui prime : hâte ou appréhension ? Quel est ton état d’esprit ?
Je n’appréhende pas plus déjà. Le seul truc qui, je pense, va me faire très bizarre c’est que… l’année dernière tous les concerts que j’ai faits, c’était principalement des premières parties. Je n’avais pas encore un public, là ça commence petit à petit et je pense que ça va être très déstabilisant d’entendre les gens chanter les paroles… J’ai à la fois hâte et peur de ça, parce que je ne sais pas comment je vais réagir. J’imagine que je vais être très émue et que je vais probablement pleurer
On sent un engouement depuis la sortie de Chansons Tristes, quels retours tu as eus sur ce projet ?
Les retours les plus directs que j’ai, c’est des messages que les gens m’écrivent. J’en reçois beaucoup tous les jours, et souvent les gens prennent le temps d’écrire de longs messages. Pour expliquer à quel point ça les a touchés d’un point de vue personnel, comment ça les a ramenés à des moments un peu tristes de leur vie, et que pour certains, ça les aide. Ce qui me touche particulièrement aussi c’est que, je pensais que ma musique plairait particulièrement aux jeunes alors qu’en fait… Pas que. Beaucoup de personnes de 30 ans et plus -non pas qu’à 30 ans on soit vieux, ce n’est pas ce que je suis en train de dire. J’ai des messages de gens de 60 ans… Ce qui est aussi assez stylé, c’est qu’en concert je danse beaucoup, ce que je fais sur scène est assez sexualisé : les gens ne sont jamais choqués, au contraire ils soulignent ça. Je ne m’y attendais pas.
Selon toi, qu’est-ce qui a changé entre ton premier EP (sorti il y a à peine plus d’un an) et ton dernier EP ?
Tout, en vrai. Déjà mon rapport à la musique a complètement changé. Parce que quand j’ai sorti le premier EP, ce n’était pas vraiment un crash test, j’y ai mis tout mon coeur et j’ai beaucoup travaillé dessus, mais dans ma tête c’était pour voir comment la sauce prenait. Je n’étais pas du tout dans les mêmes configurations de vie, j’avais aussi besoin d’argent et deux tafs en même temps, avec la musique à côté, je me démerdais comme je pouvais pour gagner des sous. Et puis entre le premier et le deuxième EP, j’ai un peu radicalisé mes choix de vie, j’ai arrêté mes deux tafs… Même si ça m’a fait un peu galérer, en un an je me suis professionnalisée. Et puis oui, j’ai compris que je pouvais en faire mon métier ! Au niveau des thèmes abordés et de la musique en elle-même, je suis davantage allée vers ce que j’aimais, en m’éloignant du genre « chanson ». Les morceaux du deuxième EP, ça reste de la pop mais plus hybride. Pour moi c’est toujours important qu’il y ait de belles chansons à la base des morceaux, mais c’est vrai qu’au niveau de la production, c’est un peu plus expérimental. Le but c’est que ça puisse plaire quand même à beaucoup de gens, que ça soit presque mainstream. Moi j’aime aussi la musique grand public.
Comment tu écris, comment tu composes ? C’est quoi le point de départ d’une chanson ?
Je compose et j’écris tout, donc à la base il n’y a presque jamais de prod, sauf sur l’EP pour « maddy <3 » et « paroxétine ». Je compose piano-voix d’abord, et puis la mélodie et les paroles me viennent en même temps. Je ne me dis pas « aujourd’hui je vais écrire sur les fleurs, sur la dépression ou que sais-je ». Ça vient assez instinctivement. Ensuite on retravaille l’arrangement, tout l’habillage musical et la prod, avec deux musiciens super : Greg Gomez aka Tomasi, et Alexis Delong, ex-membre de Inüit qui aujourd’hui fait que de la prod (pour Zaho de Sagazan, Disiz, Miossec…) Ils ne m’envoient jamais de prod’, mais toujours tout à trois.
C’est quoi une bonne chanson ? Qu’est-ce qui fait un bon titre ?
Pour moi, c’est une chanson que je vais avoir l’impression d’avoir toujours connue. Ce sentiment quand tu entends un truc nouveau, mais où c’est tellement catchy, tellement instinctif. Pour moi une bonne chanson, c’est arriver à faire ça. Et tu peux le faire avec n’importe quel style de musique : chanson, variété, techno, trap… tout. Pour moi ça vient surtout des toplines à vrai dire. Une bonne topline peut sauver une chanson qui, à la base, est bancale… Pour moi c’est la capacité d’une chanson à te ramener à un endroit très intime, très familier.
As-tu des rôles modèles ou des grandes inspirations dans la musique ?
Oui ! Ça va plutôt être chez les performeurs. J’aime les artistes athlètes, assez complets ou complètes. Là tout de suite, je pense à FKA twigs, mon inspiration la plus importante dans ma vie. Quand j’étais petite c’était Michael Jackson, en grandissant c’est plutôt devenu des femmes. Donc FKA twigs, Nathy Peluso, Rosalía bien sûr… Des meufs qui ont une singularité. Mais j’aime aussi des trucs plus mainstream : Doja Cat, Beyoncé…
C’est quoi le premier album qui t’a touchée ? Et le dernier que tu as beaucoup écouté ?
Le premier album qui m’a vraiment marquée c’est I Thought I Was An Alien de Soko. J’y reviens souvent et c’est l’un des albums qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Le dernier, c’est Motomami de Rosalía. C’est le truc le moins original de la planète mais bon haha.
Dans tes paroles des thèmes reviennent, surtout sur le dernier EP : dépendance affective, angoisses et incertitudes et… le cul. Parler de sexe frontalement, ce n’est pas si évident pour une artiste pop, même si ça existe déjà (je pense à Kalika par exemple). C’est naturel pour toi, ou c’est quelque chose que tu revendiques ?
Je ne suis pas du tout une protest artist à l’ancienne. Mais je pense qu’il faut pas se voiler la face. Je le fais de manière aussi crue, comme Kalika le fait (la comparaison est assez juste), ça ne se fait pas encore tant que ça en France. Il y a eu des meufs comme Yelle, même Koxie. Ça a existé mais ce n’est pas évident, ça reste assez niché. Je ne chanterais pas là-dessus si ce n’était pas naturel pour moi. Dans la même mesure où je n’écris jamais avec un thème en tête, je ne me dis jamais « ok dans cette chanson, il faut que je parle de sucer des teubs ». Mais pour moi c’est important de le revendiquer, dans la mesure où je ne veux pas faire semblant. Je suis une meuf, je suis métisse : ça n’a pas la même valeur quand moi je parle d’un truc de cul, que quand c’est Damso qui le fait. Et je pense que ce serait con de ne pas l’avouer, parce que ça fait aussi partie de la société, de notre temps.
Tu viens du théâtre, aujourd’hui tu sens que ça te donne une aisance sur scène ?
Ça m’aide carrément ! Et je me rends compte aussi en comparant les deux activités (théâtre et musique) qu’elles se rejoignent par la scène. Ça m’a énormément aidée, dans le maintien et dans la gestion du corps sur scène. Je trouve que quand on est musicien, on peut avoir tendance à négliger la façon dont les autres nous voient quand on est sur scène. Si je mets mon bras de telle manière, comment ça va être perçu en face de moi ? Je trouve qu’il y a tout un truc de l’art de la scène qui m’aide énormément, parce que j’ai fait du théâtre et que j’ai conscience de ces petites choses-là. Si je suis immobile et que je fais un tout petit mouvement avec mon bras, ça va avoir une importance énorme pour les spectateurs. Je suis très communicative avec le public, je regarde beaucoup les gens -sans non plus les prendre en otage. J’aime bien convoquer des choses dans le regard.
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Entre-temps, le fameux concert à la Maroquinerie a eu lieu. Le premier live de Yoa « en son nom » – pas une première partie, donc. C’était un moment étonnant, où une salle intimiste s’est remplie à ras-bord pour voir éclore un talent évident qui n’a pas, encore, tout à fait conscience de son potentiel. Tout sonne déjà pro : des prod’ à la voix qui reste droite malgré l’émotion, en passant par la gestion de l’espace, l’énergie assez folle, le travail sur les lumières… Les chants sont repris en choeur par l’assistance. Les titres du dernier EP ont l’air d’avoir fait un carton, mais nombreux connaissent les paroles des chansons plus anciennes. Elle invite Georgio sur les planches, pour un feat qui sera sur l’album du rappeur. Sur scène Yoa est drôle, paraît à l’aise, gère avec sérieux les mini-couacs techniques, semble communier avec sa team et avec son public. Après le concert le lendemain matin, on a tenu à rapidement débriefer avec elle, ce moment unique pour la jeune artiste.

© Yoa à la Maroquinerie
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Alors, ce concert, cette soirée ?
Ça m’a surprise. Les chiffres ce n’est pas parfaitement tangible, tu ne te rends pas compte de ce que ça signifie réellement. La Maroquinerie c’est comme une arène de cirque. Alors quand je me suis retournée au début du concert j’ai tout pris, tous les gens dans la tête ! C’était hyper impressionnant, j’étais très très émue. Je crois que je ne réalise pas très bien, je n’ai pas les mots. J’étais trop heureuse, rien que d’en parler je bégaye. C’était émouvant pour moi, pour mes proches, pour les gens avec qui je travaille. C’est assez fou. J’ai du mal à me dire que ces gens existent, qu’ils écoutent et consomment ma musique, qu’ils étaient contents hier soir. Beaucoup de mal à l’admettre, à l’entendre, à l’intégrer haha.
Tu as pu avoir des retours de la part du public ? Tu es allée au merch’ pour leur parler ?
Bien sûr ! J’ai aimé faire le concert parce que j’adore être sur scène, mais c’était mécanique et j’étais tellement submergée par l’émotion que j’ai l’impression que tout s’est passé en dix minutes. L’après-concert c’était limite oppressant, parce je ne pouvais pas faire deux mètres sans que les gens viennent me parler, et je n’ai pas l’habitude de ça ! Le moment le plus agréable pour moi, c’était au moment des dédicaces. C’est ce que j’ai préféré de la soirée je crois, quand j’ai vraiment rencontré les gens, qu’on a pris le temps de se parler.