On connait surtout Jean-Benoit Dunckel pour le duo qu’il partage avec Nicolas Godin, Air. Alors que la BO du film Virgin Suicides sera bientĆ“t rĆ©Ć©ditĆ©e pour son quinziĆØme anniversaire, le compositeur s’offre aujourd’hui une petite incartade en ravivant prĆØs de dix ans plus tard son projet Darkel avec un nouvel EP, The Man of Sorrow. En attendant sa sortie prĆ©vue pour le 23 mars prochain, on a rencontrĆ© l’un des deux hommes qui se trouve derriĆØre tous ces succĆØs que sont Ā«Ā Sexy BoyĀ Ā», Ā«Ā Ce Matin-lĆ Ā Ā» ou Ā«Ā Kelly Watch The StarsĀ Ā»… Enfin, Ā«Ā succĆØsĀ Ā», pas pour tout le monde en fait.
Avec les Daft Punk tu fais probablement partie des musiciens franƧais quāon a le plus entendus ces vingt derniĆØres annĆ©es, pourtant tu peux marcher tranquillement dans la rue sans que lāon te reconnaisseā¦
Jean-BenoĆ®t Dunckel : et surtout sans porter de casque. Tu imagines Ć quel point ma gueule est anodineā¦ (rires)
Ou alors cāest ta musique qui est star avant toi ?
JBD : Pour moi Air est un projet indĆ©. Cāest un groupe qui a marchĆ© un moment, et puis le vent a tournĆ©. Mais cāest super de pouvoir marcher dans la rue sans ĆŖtre reconnu, jāai traĆ®nĆ© avec de grandes stars et lāinverse est horrible. Cāest marrant une semaine, pour ton Ć©go, mais aprĆØs Ƨa fausse les rapports : tu ne peux plus parler Ć quelquāun avec honnĆŖtetĆ©, Ƨa limite les rencontres. Tu ne peux plus avoir dāamis, parce quāil y a toujours un doute qui plĆ¢ne. Tu reprĆ©sentes ton groupe, tu es une marque en fait, et Ć partir de ce moment-lĆ personne ne peut vĆ©ritablement tāaimer. On aime une image dans un magazine. Et Ƨa ne correspond pas Ć ce quāest la personne en elle-mĆŖme.
Tu avais dĆ©jĆ sorti un album sous le pseudo de Darkel, cāĆ©tait il y a prĆØs de dix ans. Cāest quoi lāidĆ©e en ravivant ce projet ?
JBD : Darkel cāest vraiment moi en tant quāartiste solo. Du coup je traĆ®te de thĆØmes plus personnels. Je pense quāil en ressort un certain romantisme. Les morceaux ne sont pas du tout Ā«Ā popĀ Ā», ils ne sont pas calculĆ©s mais plutĆ“t dĆ©bridĆ©s, cinĆ©matographiques. Cāest en dehors de tout.
On peut parler de lyrisme noir ?
JBD : Parfois oui, mais finalement il y a toujours un peu de lumiĆØre derriĆØre. LāEP nāest pas forcĆ©ment Ā«Ā plombantĀ Ā». Il y a mĆŖme des morceaux plus lĆ©gers, comme Ā«Ā True LoverĀ Ā» par exemple. Cāest un morceau dāamour, assez romantique.
Pourtant il y a quand mĆŖme quelque chose de Ā«Ā plombantĀ Ā», cāest la pochetteā¦ Tout va bien ?
JBD : (rires) Cāest marrant parce quāil y a quelquāun sur Facebook qui a mis Ā«Ā il faut quāon en parleĀ Ā»ā¦
Il faudrait ouiā¦
JBD : En fait je suis habillĆ© dans le style Ā«Ā Heroic FantasyĀ Ā». Il y a un cĆ“tĆ© Ā«Ā Game of ThronesĀ Ā», science-fiction. Et un cĆ“tĆ© romantique aussi, puisquāil y a les animaux. Il y a dāautres photos avec un vautour et un dindon.
Et pourquoi le choix des animaux alors ?
JBD : Au dĆ©part je voulais des ailes dāange, mais cāĆ©tait un peu clichĆ©. Les ailes font surtout rĆ©fĆ©rence au premier morceau, Ā«Ā The Man of SorrowĀ Ā», qui pour moi ressemble vraiment Ć un envol. Il y a toujours lāidĆ©e du Ā«Ā lacher priseĀ Ā», de prendre de la distance et de sāĆ©lever.
A la base tu es un scientifique, tu as mĆŖme Ć©tĆ© prof de maths et de physique, mais tu as choisi dāembrasser une carriĆØre artistique. Est-ce que ce sont deux traits de caractĆØre qui sāopposent encore des annĆ©es plus tard ?
JBD : On retrouve les mathĆ©matiques partout dans la musique, mais lāart est plus puissant. Et puis je nāĆ©tais pas assez bon en maths et en physique pour pouvoir exceller lĆ -dedans. JāĆ©tais juste moyen en fait. Je nāĆ©tais pas un gĆ©nie, alors que jāen croisais quelques-uns quand jāĆ©tais Ć©tudiant. Dāailleurs je me rappelle dāun mec, il Ć©tait aussi artiste, ne buvait pas, ne se droguait pas, il adorait les matiĆØres scientifiques, il Ć©tait fait pour Ƨa, clairement. CāĆ©tait dĆ©jĆ un cerveau brillant, il avait des notes excellentes. Je ne sais pas ce quāil est devenuā¦ probablement chercheur. Et cāest une forme dāart aussi. Actuellement lāintĆ©rĆŖt de la musique est tombĆ©, une crĆ©ation vĆ©ritablement valable serait lāimprimante 3D par exemple. Les vrais artistes innovants de notre Ć©poque sont les ingĆ©nieurs en fait. Ils sont en train dāinventer quelque chose de formidable pour lāHumanitĆ©.
Tu attends une rƩvolution musicale ?
JBD : Je pense quāil nāy a plus de rĆ©volution possible dans la musique. CāĆ©tait le cas pour les Beatles en 1962ā¦ mais lĆ on est mal barrĆ©s.
Jāallais te demander si tu Ć©tais plutĆ“t optimiste ou pessimiste par rapport Ć lāĆ©volution musicale, mais on dirait bien que jāai dĆ©jĆ ma rĆ©ponseā¦
JBD : Non je reste quand mĆŖme optimiste. La musique a un impact Ć©motionnel sur les gens. On a jamais entendu autant de musique. Le problĆØme cāest quāelle est rĆ©cupĆ©rĆ©e par des entitĆ©sā¦ Et lāargent devient alors le moteur de la production. Je prends lāexemple des Djsā¦ Etre DJ a un cĆ“tĆ© crĆ©atif, bien sĆ»r, je ne le nĆ©glige pasā¦ Mais Ƨa reste quand mĆŖme le fait dāappuyer sur un bouton. Quand tu es un groupe, tu partages ton cachet avec chaque membreā¦ Alors que le DJ a tout pour lui, vu quāil est seul. Et cāest pas normal, puisquāil y en a un qui en fait moins que les autresā¦ Cāest mon cĆ“tĆ© Ā« vieux con Ā» (rires).
Du cĆ“tĆ© d’Air je tente ma chance, mĆŖme si jāimagine bien quāon a du te poser la question plusieurs fois aujourdāhuiā¦ Doit-on attendre du neuf ?
JBD : Rien de neuf.
Fini ?
JBD : Non pas fini, mais on va dire Ā«Ā en stand-byĀ Ā».
Vous aviez eu de bons retours pour Le Voyage dans la lune, votre dernier album ?
JBD : Oui, et cāest dingue par rapport Ć ce que cāestā¦
Cāest bizarre parce quāon a lāimpression que tu minimises lāimpact que Air a pu avoirā¦
JBD : Je ne suis jamais content de ce que je fais, cāest peut-ĆŖtre mon cĆ“tĆ© Ā«Ā parisien prĆ©tentieuxĀ Ā». Je peux paraĆ®tre timide, mais je suis quelquāun de trĆØs ambitieux, je veux toujours plus. Cāest bien, cāest un moteur, Ƨa donne toujours envie de faire mieuxā¦ mais du coup je suis toujours dƩƧu. Je me rends compte quāĆŖtre musicien ce nāest pas tout, ce nāest parce que tu es en photo dans les journaux et que tu vends des albums que ta vie est forcĆ©ment intĆ©ressanteā¦ Un pompier ou un mĆ©decin a une vie cent fois plus hĆ©roĆÆque.
Et tu penses que tu arriveras un jour Ć satisfaire cette frustration ou cāest une sorte de Ā«Ā Tonneau des DanaĆÆdesĀ Ā» ?
JBD : Je peux lāĆŖtre, sur cet EP je le suis par exempleā¦ Enfin pour lāinstant. Il y a plein de morceaux d’Air que je dĆ©teste, il y en a mĆŖme dont la rĆ©ussite māĆ©tonne encoreā¦
Des exemples ?
JBD : Il y a des morceaux vraiment ratĆ©s, comme Ā«Ā Kelly Watch The StarsĀ Ā». Il est trop lent, on a complĆØtement merdĆ© le tempo. Le remix de Moog Cookbook est mille fois mieux.