Ce mardi 7 mai, les machines investiront Concrete Ă l’occasion d’une soirĂ©e modulaire. Pour cette veille de jour fĂ©riĂ©, câbles multicolores, techno chaude, et boites Ă rythmes en dĂ©lire se battront pour enflammer le dancefloor. Au programme, des lives de SCAN 7, Richard Devine ou encore Colin Benders… Pour se mettre Ă jour, retour sur la star de la soirĂ©e : le synthĂ©tiseur modulaire. Cyril Colom, responsable de la boutique modularsquare Ă Paris nous en disait plus en janvier dernier.
Alors que notre entretien vient Ă peine de commencer, il est aussitĂ´t interrompu par un client prospectif. L’acheteur, qui produisait jusqu’alors de la musique sur son ordinateur, s’est rĂ©cemment intĂ©ressĂ© aux synthĂ©tiseurs modulaires, souhaitant obtenir un son plus « pur« . Quelques dizaines de minutes plus tard, il ressort de la boutique, un boitier et des modules sous le bras. Un exemple anecdotique mais qui traduit une tendance rĂ©elle de ces dernières annĂ©es : la montĂ©e en popularitĂ© des synthĂ©s modulaires.
Cet objet atypique consiste en un ensemble de modules qui, combinĂ©s, forment un instrument. Pour les non-initiĂ©s, il est Ă©tonnant de se dire que ces morceaux de mĂ©tal connectĂ©s entre eux par une foule de câbles puissent ĂŞtre Ă l’origine d’oeuvres. Et pourtant, des artistes aussi variĂ©s que Nine Inch Nails, Blawan ou Suzanne Ciani vous le confirmeront : ces machines permettent de pousser les limites de l’exploration musicale, et elles font aujourd’hui plus que jamais parler d’elles.

Crédit : GeschnittenBrot (https://bit.ly/2rNqUzi)
La complexitĂ© du modulaire, « un faux-ami«Â
La commercialisation des premières synthĂ©tiseurs modulaires intervient dans les annĂ©es 60. Cependant, le produit est rapidement mis de cĂ´tĂ©. En cause : la taille importante de ses premières versions et l’Ă©mergence de synthĂ©tiseurs numĂ©riques, portables et permettant de sauvegarder les diffĂ©rents paramètres tels que le rĂ©glage du filtre ou le ton.
Modularsquare est fondĂ© par deux passionnĂ©s en 1998, une pĂ©riode oĂą « personne ne s’intĂ©ressait au modulaire« . Pourtant, il Ă©tait difficile de parier sur l’essor de cette technologie. « Au cours des annĂ©es 2000, toute la production musicale est dominĂ©e par l’ordinateur. Le retour de bâton a commencĂ© Ă se faire sentir vers 2006 ou 2007« . Un dĂ©but d’Ă©volution qui peut ĂŞtre expliquĂ© de plusieurs façons. La première, selon Cyril Colom, la quĂŞte d’une « interface physique pour manipuler des sons Ă©lectroniques« . La deuxième, plus Ă©tonnante, « l’envie de faire de la musique plutĂ´t qu’apprendre de la technique« .
Pourtant, au premier regard, le modulaire semble infiniment plus compliquĂ© qu’Ableton ou Fruity Loops. « Un faux-ami » selon l’intĂ©ressĂ©. « Pris dans son ensemble, une installation modulaire peut paraitre complexe, mais en dĂ©composant ça devient très accessible« . Le fonctionnement de chaque module, considĂ©rĂ© individuellement, serait au final très simple. Plus simple que d’autres instruments, comme la guitare ou le clavier, considĂ©rant qu’il n’y a « pas de maitrise physique nĂ©cessaire, pas de doigtĂ© particulier Ă apprendre« . Mais plus simple, aussi, qu’un logiciel informatique « qui demande Ă ce que l’on comprenne son fonctionnement« . Moins acadĂ©mique, moins technique, l’apprentissage se fait ici « de façon empirique, par tâtonnement. On fait des expĂ©riences et on voit ce qui marche« .
Des raisons tout Ă fait rationnelles, donc, pour expliquer cette hausse en popularitĂ©. Cependant, comme pour tout produit qui connait une Ă©mergence subite, une question se pose immĂ©diatement : ne s’agirait-il pas d’un phĂ©nomène de mode ? « En partie« , reconnaĂ®t Cyril Colom. Pour son Ă©dition 2015, le Weather Festival avait rĂ©servĂ© une petite scène aux lives modulaires. De quoi attiser la curiositĂ© des festivaliers. « A partir de lĂ , il y a eu un vrai changement. On a vu beaucoup de gens entrer dans la boutique après avoir vu ça ». Une vague d’intĂ©rĂŞts Ă tempĂ©rer nĂ©anmoins : « Ça reste une niche dans le marchĂ© global des instruments de musiques« .
Un sursaut de popularitĂ© vouĂ© Ă s’arrĂŞter ?
Dans la pratique musicale actuelle, le fonctionnement du modulaire dĂ©tonne. « Les gens se sont habituĂ©s Ă des produits pas chers et rapides d’utilisations« . Et il n’est ni l’un, ni l’autre.
Si l’apprentissage de l’instrument en soi est abordable, son utilisation est incomparable avec celle des outils musicaux informatiques. Alors que ces-derniers permettent la sauvegarde de projets de morceaux, celle-ci est Ă©videmment impossible avec un instrument physique. Ce qui apparait ĂŞtre une limitation pour les musiciens habituĂ©s aux ordinateurs finirait par ĂŞtre « très agrĂ©able« . Une dĂ©couverte de la pratique rĂ©crĂ©ative, mise de cĂ´tĂ© par ces diffĂ©rents logiciels : « C’est libĂ©rateur. Pleins de gens dĂ©couvrent qu’on peut faire de la musique sans ĂŞtre productif. De la mĂŞme façon qu’on peint ou qu’on sculpte pour son plaisir personnel, on re-dĂ©couvre cette possibilitĂ© pour la musique« .
Autre plafond de dĂ©veloppement : le prix. L’achat d’un boitier et de modules peut rapidement atteindre plusieurs centaines d’euros, voir plus. LĂ encore, Cyril Colom rappelle que ce n’est pas un caractère propre au modulaire, le facteur Ă©conomique Ă©tant un frein « comme pour tous les instruments« . Cependant, des raisons spĂ©cifiques peuvent expliquer le prix de ce type de synthĂ©tiseurs. Contrairement Ă beaucoup de produits musicaux contemporains, « ils sont souvent fabriquĂ©s localement par des petites entreprises, impliquant un coĂ»t beaucoup plus important qu’un produit manufacturĂ© Ă la chaine« . Un « marchĂ© particulier » qui nĂ©cessite de la part des entreprises qui y prennent part des investissements importants en recherche et dĂ©veloppement. Les utilisateurs sont toujours Ă la recherche « de nouveautĂ©, d’un caractère unique, ce qui empĂŞche l’existence de produits gĂ©nĂ©riques« . Une communautĂ© exigeante, mais qui a aussi jouĂ© un rĂ´le dans la popularitĂ© de l’instrument.
Quel avenir pour le modulaire ?
Amateurs et professionnels, jeunes et plus âgĂ©s : on trouve de tout parmi les aficionados de synthĂ©tiseurs modulaires. Que l’intĂ©rĂŞt rĂ©cemment gĂ©nĂ©rĂ© s’amoindrisse ou non, nombres de ces passionnĂ©s continueront Ă animer cette communautĂ©. Sur internet, des forums spĂ©cialisĂ©s comme Muff Wiggler, synthe-modulaire.com ou encore Anafrog permettent l’Ă©change d’idĂ©es et de conseils sur le sujet. Des rencontres physiques ont aussi lieues, avec par exemple des apĂ©ros organisĂ©s rĂ©gulièrement par Modularsquare. « On tente le plus possible d’expliquer le fonctionnement et de permettre Ă chacun de le comprendre. Le modulaire est un univers infini donc les gens aiment se regrouper pour comprendre comment les autres se l’approprient. Ca permet d’amĂ©liorer sa propre pratique personnelle ».
Cyril Colom ne cache pas que le modulaire pourrait connaĂ®tre Ă l’avenir une chute de popularitĂ©, « comme tous les produits de consommation ». Il est cependant pour lui inenvisageable que l’instrument disparaisse : « la pertinence du modulaire est aujourd’hui très fortement ancrĂ©e dans les pratiques« . Outre la question de la popularitĂ©, la question de l’influence se pose peut-ĂŞtre encore plus. Et Ă ce titre, l’avenir donnerait raison aux passionnĂ©s de synthèse modulaire. « Les futures instruments devront malgrĂ© tout assimiler les intĂ©rĂŞts du synthĂ©tiseur modulaire : connectivitĂ©, prise en main facile, instruments ouverts sur l’extĂ©rieur. Les constructeurs qui ne prendront pas compte de ça avec leurs prochains instruments seront, Ă mon sens, dans l’erreur ».